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L’Art de tirer les cartes de J.Méry et un certain « Tarot Italien » de Besançon fait à Paris

 « L’Art de tirer les cartes » est un de ces manuels de cartomancie de la  première moitié du XXe siècle. L’une de ses couvertures est reproduite ci-contre, une plus ancienne l’est ci-dessous.


Si son titre n’est pas d’une originalité fulgurante ( Almanach de la bonne aventure, contenant l’art de tirer les cartesAlmanach du présent et de l’avenir : les songes expliqués, suivis de l’art de tirer les cartes et de prédictions pour chaque mois par Cibilia, Almanach-manuel de l’art de tirer les cartes : ou révélations complètes sur les destinées…  par Johannès Trismégiste,  L’Art de tirer les cartes françaises, suivi de l’Explication du Livre de Thet, ou Jeu de la princesse Tarot… par Johannès Trismégiste encore,  L’Art de tirer les cartes, ou le Moyen de lire dans l’avenir par le rapprochement des évènemens qui démontrent sans réplique l’art chronomancique « Traduit d’un manuscrit arabe », La Cartomancie ancienne et nouvelle, ou Traité complet de l’art de tirer les cartes égyptiennes ou françaises, tarots, etc.,… « recueilli et mis en ordre par Halbert (d’Angers) », La Cartomancie complète ou l’Art de tirer les cartes  donnant la manière infaillible de connaître le passé, le présent et l’avenir,… d’après les plus célèbres nécromanciens(sic) tels que le Grand Etteila, terminé par les oracles d’une Sybille de la Chaussée d’Antin…, on trouve une trentaine d’occurences de l’expression dans le catalogue de la Bibliothèque Nationale pour les XVIIIe et XIXe siècles, beaucoup signées de ou faisant référence à Etteilla)  on peut lui reconnaître un choix plus synthétique que la plupart de ses collègues, le titre complet étant « L’art de tirer les cartes, méthodes modernes d’après les Maîtres de la cartomancie ». L’édition dont la couverture est ici présentée est daté de 1940, mais la première édition – comme en témoigne l’exemplaire (manquant) à la BNF – semble être de 1925.

la couverture d’une édition
de 1936 du même ouvrage, 
qui impose aussi une certaine
ambiance !

Quel est donc l’intérêt de cet ouvrage de J.Méry ? Ce n’est certes pas son exactitude historique : l’ouvrage démarre plutôt mal de ce côté là avec la phrase « Les Égyptiens ont inventé le Tarot pour prédire l’avenir « . Il enfonce le clou page 111 avec une transmission « jusqu’au XIIe siècle par les Templiers, et jusqu’au XVIIe siècle par les Rose-Croix« , cette dernière affirmation – contrairement aux précédentes – correspondant au moins à l’existence des cartes à jouer !

Ce n’est pas non plus le cœur du texte sur la cartomancie avec le jeu standard – 54, 36 et 32 cartes – ni sa rapide explication de différentes réussites qui sont du plus grand intérêt en ces pages ; notons en passant que ce dernier aspect – les réussites – est développé dans de nombreux ouvrages de cartomancie, mais qu’on trouve aussi dans beaucoup d’entre eux – par exemple dans « Les cartes et les Tarots méthode des Maîtres de la cartomancie » de Thylbus, Dangles, Paris, 1952 – des descriptions de tours d’illusionistes (disons le B-A-BA des tours d’illusionistes, comptage de cartes ou autres manipulations très faciles) ; Méry s’abstient de rentrer sur ce terrain de l’illusionisme.

Ce ne sont pas enfin les belles couvertures assez radicales qui ornent les différentes éditions du livre – les auteurs cartomanciens de nos jours font à la fois preuve de beaucoup moins de goûts avec leurs couleurs souvent criardes et de beaucoup moins d’audace en se contentant la plupart dutemps de reproduction de cartes.

Un point très intéressant par contre, c’est le Tarot que Méry présente comme ayant « conservé le plus fidèlement la tradition » est le Tarot Italien, qui serait le Tarot de prédilection pour les cartomanciennes à son époque (circa 1925 donc).

Autre particularité de Méry, c’est qu’il détaille toutes les cartes du Tarot avec leurs reproductions ; outre que cela nous permet de l’identifier avec certitude par de nombreux détails, on remarquera que Méry expose les 78 cartes du Tarot sans être entièrement coincé dans le carcan imposé par Etteilla – dont l’influence se fait néanmoins sentir – et en tentant une lecture symbolique – assez superficielle.
Ce Tarot Italien était l’appellation donné à un Tarot de Besançon basé sur le Tarot de Conver, avec Junon et Jupiter à la place de Pape et Papesse. C’est un Tarot que l’on doit à la maison parisienne Arnoult (1824-1864) (cf image ci-dessous), succédé par Maurin qui garde le nom pour être reprise par Lequart (1872-1891) et finalement rachetée par Grimaud. On peut trouver ces détails dans l’ouvrage deThierry Depaulis, Cartiers parisiens du XIXe siècle, Cymbalum Mundi, Paris, 1998, à consulter également pour l’explication de la création de la date « publicitaire » de 1748 conservée par Grimaud et sur laquelle on reviendra peut-être.
deux de deniers en similigravure dans l’ouvrage de Méry à gauche
et photographie de la carte d’Arnoult à droite
Tarot Italien par son nom commercial, mais bien Tarot de Besançon par son motif (comme d’habitude pour presque tout ce qui touche aux Tarots le nom est trompeur puisque le motif dit « de Besançon » vient d’Alsace – cf. une fois de plus T.Depaulis dans Tarots, jeu et magie, BNF, 1984).
Dans les classements des motifs de Tarots, les Tarots de Besançon relèvent plutôt du motif dit « Tarot deMarseille 1 », motif vraisemblablement plus ancien dont l’exemple type le plus connu est celui de Jean Dodal. Le motif dit « Tarot de Marseille 2 » réputé plus tardif est incarné par l’exemple du Tarot de Conver. Dans le cas de notre Tarot Italien, à part les deux caractéristiques détaillées ci-dessous, on a un cas particulier (mais pas unique) de Tarot de Besançon avec un motif de « Tarot de Marseille 2 » – logique puisqu’il s’agit vraisemblablement d’une copie du Tarot de Conver.
La principale caractéristique du Tarot de Besançon c’est bien sûr comme on le sait le remplacement de la figure de la Papesse (II dans la série des atouts) par Junon, où la « tradition ancestrale » évoquée par Méry en prend un coup puisque celle du Tarot de Besançon démarre au XVIIIe siècle :
et du Pape (V) relevé par Jupiter :
On sait que le Tarot dit « Ancien Tarot de Marseille » de Paul Marteau a été décliné du Tarot d’Arnoult, avec le rétablissement de la Papesse et du Pape (il existe je crois des exemplaires du Tarot d’Arnoult avec ces deux figures plus canoniques mais ma mémoire me faisant défaut au moment où j’écris ces lignes, je me garde d’être trop affirmatif et invite le lecteur à vérifier, et à me communiquer des références dans les commentaires). D’autres détails plus discrets ont été modifiés, ainsi dans la version de Paul Marteau, une certaine virilité a été rendue au Diable (XV) qui était très pudique dans le Tarot d’Arnoult :

À ce sujet on visitera avec intérêt le Musée de la carte à jouer d’Issy-les-Moulineaux, où est exposé sous le numéro 38 une pierre lithographique du Tarot de Paul Marteau à côté d’un exemplaire du Tarot Italien d’Arnoult version Grimaud – référencé (par erreur je suppose) comme « Ancien Tarot de Marseille » sous le numéro 39. Détail amusant : le Pendu (XII) est à l’envers sur la pierre lithographique, contrairement à sa position normale (le nombre en haut) dans le moule original de Conver (voir ici par exemple).

Pour conclure ce trop long exposé du livre de J.Méry, une fois de plus on remarquera combien le Tarot peut être trompeur, et on pardonnera donc à Méry ses erreurs, lui qui pensait manipuler un Tarot Italien, quand il s’agissait d’un Tarot de Besançon, donc paradoxalement originellement alsacien, fabriqué à Paris.

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