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Seigneur des Accords et langue des oiseaux

Etienne Tabourot (1547-1590) alias le Seigneur des Accords, précurseur de Grasset d’Orcet (dont la lecture eut le retentissement que l’on sait chez Fulcanelli et les alchimologues à sa suite, ainsi que par ricochet chez un grand nombre de Tarotologues de la tendance ésotériste) fut sans doute le pionnier de l’explication de ce que Grasset désignera bien plus tard comme « la langue des oiseaux », étymologie sauvage ou art du calembour à haut sens ?

A découvrir ses armes parlantes ornées d’un tambour auxquelles il ajouta la devise « à tous accords », on comprend que Tabourot ait développé et exposé dans ses « Bigarrures et touches avec les apophtegmes du sieur Gaulard » le décryptage et la construction des Rébus de Picardie, des Equivoques François et autres Antistrophes ou Contrepeteries, Anagrammes, Vers Léonins, etc…

Le lien à nos cartes n’est à priori pas tout de suite évident et direct. Avant d’en venir au cœur du sujet de nos cartes et donc du présent article, je vais me permettre de digresser rapidement sur quelques aspects qui nourriront néanmoins la curiosité de l’amateur de Tarots
Notons d’abord que nombres d’auteurs cités par Tabourot ne sont pas inconnus des auteurs traitant de l’histoire des Tarots, cependant la renommée desdits auteurs était telle qu’il est à peu près certain qu’on les trouverait également dans des recueils culinaires de même époque (Clément Marot, Merlin Coccaï, François Rabelais ou Pierre L’Aretin).

Après avoir remercié les mythiques ou possibles inventeurs des lettres (Memnon ou Mercure ou Thetas, les Phéniciens, les Ethiopiens, les Assyriens, etc…), Tabourot analyse les vertus hiéroglyphiques de nos caractères, par exemple :

« Q, pour ce qu’il ressemble au cul, duquel sort de l’ordure. »

Puis vient le chapitre sur les Rébus de Picardie. C’est l’occasion de rencontrer les tarots dans une des trois orthographes utilisées par Tabourot : TARAUT. Au verso du folio 5 de l’édition de 1595 (à Paris, par Claude Montr’œil et Jean Richer) un exemple de rébus décrit mais non illustré nous raconte ce qui suit :

Un amant, dit-il, la maistresse duquel avoit nom Caterina, exprimoit ainsi son nom, pour le porter toujours sur luy: c’estoit qu’au milieu de sa chesne ou Catena, il y avoit un roy de deniers, tel qu’on les peint aux cartes de Taraut, que l’on appelle ry en langue Boulonnoise: voulant dire en outre que sa Caterina valoit tous les deniers du monde. L’invention grasse de ce messer consistoit en ce qu’il n’appelloit l’un des costez de sa chesne que Cate, et l’autre faisoitna, qui est la dernière syllabe de Catena: au milieu de laquelleestoit ce ry ou roy en françois.

roi de Deniers du Tarot de Vieville

Suivent d’autres rébus avec moins de cartes mais moult illustrations desquelles je retiendrai les deux exemples suivant :

Viennent après les Rébus de Lettres et de Notes de musiques, ainsi que – moins courant – les jeux de dés, que je signale pour le curieux qui chercherait une interprétation alternative aux dés de la carte du bateleur par exemple :

Ensuite on se rendra – sautant un passage sur lequel on reviendra – au chapitre VI, Des autres équivoques par amphibologies, vulgairement appelez Des Entends trois. Expliqués par de doctes exemples latins, ces propositions que les anglophones – plus économes – qualifieraient de « double entendre » s’articulent autour des ambiguïtés et des interprétations multiples, ou « vices d’oraison » (f.41r).
Au folio 51 et à son verso (de l’édition citée plus haut) on trouve une deuxième orthographe, TAROT, sans le s final cette fois, et précédé d’un article au singulier.

Je cognois une femme de bona voglia, qui jouoit fort volontiers à toutes fortes de jeux, nommément au Tarot. Advenue la mort de son mary, l’on disoit qu’elle ne joueroit plus au Tarot, pource qu’elle avoit perdu son excuse, toutes fois elle n’a pas laissé d’y jouer depuis.

Le Fol du tarot de Jean-Pierre Payen, coll. Cary
Le Mat ou Fol servait déjà à s’excuser, comme on peut le lire dans la règle de 1637.

(notons qu’une édition ultérieure de 1620 orthographie « TOROT », une coquille évidemment qu’on ne retiendra pas au vu de l’édition précédente).

Ce passage est immédiatement suivi d’une autre référence aux cartes seulement :

Vn autre galleuse disoit en ioüant aux cartes, Mon Dieu ! que i’ay vne belle main. Ouy, si elle n’estoit verolee, respondit vn qui perdoit, de grand despit.

Enfin, et pour reconnecter aux brûlantes questions ornitholingues et à nos cartes en particulier, revenons en arrière au savoureux chapitre des Equivoques François.
Calembours, holorimes au mot à mot d’un ton assez gaillard (par ex. : contendre, compromis, …), voilà le principe des équivoques.
C’est à ce sujet que l’on retrouve encore les tarots chez Tabourot.
Au dos du feuillet 29 de l’édition de 1595 on trouve cet exemple d’équivoque avec l’orthographe TAROTS , pluriel comme le confirme l’article :

Or, descendons un peu sur les femmes : J’ay veu une certaine jouant aux tarots, laquelle comme ce vint à son tour d’avoir la main, escarta le roy de baston. Et voyant qu’il tardoit trop à venir, asseurée selon la disposition du jeu et nombre de ses triomphes, qu’il ne luy pouvoit eschapper, dit à l’un de ceux qui joûoient avec elle: Monsieur, il faut que j’aye vostre roi de baston. A quoy celuy qui l’avoit fit response : Vrayement, il est à votre commandement, quand il vous plaira, mon roide baston. N’estoit-ce pas présenter son service à propos?

Assurément !

ROY.DE.BASTONS. du Tarot de Jean Dodal

L’étude du travail de Tabourot montre que ces jeux de consonnances, d’holorimes, d’amphibologies ne datent pas d’hier ni du XIXe siècle – il a surtout le mérite de nous rappeler de quoi il s’agit : d’un jeu et d’une actualisation de la parole, qui n’a rien à voir avec une quelconque forme d’étymologie secrète ni d’un codage mystérieux réservé aux initiés, mais bien plus d’une discipline calembouresque qu’on retrouvera plus tard dans le monde merveilleux des pataphysiciens et chez les humoristes de tout poil (de ch’val).

Une réflexion au sujet de « Seigneur des Accords et langue des oiseaux »

  1. Bonjour,

    Que voici de la bel ouvrage !
    J’ai bien rit avec le Roy de Baston et Dame Papesse a du l’avoir en travers de la gorge…

    Merci pour cet article.

    Yves Le Marseillais

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