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Un peu de réflexion estivale

Voici deux images très intéressantes pour méditer autour de l’iconographie du tarot et de ses gravures.

La première intéressera ceux qui se demandent quelle niveau de « maîtrise » atteignait les graveurs et maîtres cartiers. Mieux que des mots voici une gravure sur boix anonyme de ca. 1550 qui représente le monarque Henry VIII à cheval(cliquer pour agrandir) :

henry VIII à cheval 1550 - godet pub. 118209

La seconde illustration est un report d’un dessin ou d’une gravure de Cantelupe de Henzell Herbert (donc probablement d’après une gravure sur verre) , une critique typiquement « huguenote » de la papauté (1575-1600) :

Herbert - pope as satan 1575-1600Le grand Jean-Marie Lhôte avait déjà relevé dans les années 1970 (in « Le tarot, discours en forme de catalogue en forme de catalogue à propos d’une exposition sur les tarots réalisée par la Maison de la Culture d’Amiens », La Bibliothèque Volante n°1, avril 1971) le choc visuel que provoque certaines images « réformées » chez l’amateur de tarot, celle-ci avec ce pape cornu, aux pieds fourchus et aux ailes noires, intriguera certainement les amoureux des tarots.

Les deux images proviennent de la collection en ligne BPI1700.co.uk

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Bernardin Suzanne : pas d’ambiguité de genre

(note : ceci est un article écrit en 2011 qui était resté dans les brouillons) Des exemplaires du tardif (1839) tarot au motif « de Marseille » de Bernardin Suzanne sont depuis quelques années régulièrement visibles dans des enchères.

Une ambiguïté règne quand au genre (sujet délicat ces temps-ci !) du cartier qui en était le fabriquant et distributeur.

Une recherche Google montre que plusieurs sites internet d’« experts» du Tarot (« le guide du tarot » http://www.leguidedutarot.com/tarot-ancien/6/ [ http://archive.wikiwix.com/cache/?url=http://www.leguidedutarot.com/tarot-ancien/6/ ], mais également le cartier marseillais Philippe Camoin ou Alejandro Jodorowsky sur le même site http://www.camoin.com/tarot/-Tarots-de-Marseille-.html, le site « tarot de marseille gratuit » http://archive.wikiwix.com/cache/?url=http://www.tarotdemarseillegratuit.fr/autres-tarots/ ou la page d’une vente aux enchère ebay http://archive.wikiwix.com/cache/?url=http%3A%2F%2Fcgi.ebay.fr%2Fws%2FeBayISAPI.dll%3FViewItem%26item%3D300552334365 ) le désignent comme le Tarot de « Suzanne Bernardin » et non « Bernardin Suzanne », avançant systématiquement que ce jeu particulier serait une exception dans le sens le maître-cartier serait une « maîtresse cartière ».

Il y a eu des femmes menant des affaires de maîtres-cartiers, ce ne serait donc pas un exemple unique, en effet les veuves de cartiers ont pu récupérer l’affaire de leur défunt époux – par exemple, connu et documenté par Gérard Van Rijnberk, « Veuve Toulon » à Marseille (ce que Rijnberk avance étonnamment comme explication du V.T du Chariot du Tarot de Nicolas Conver(*)).

Nos « experts » seraient-ils dans le vrai ?
D’autres indices laissent supposer le contraire si l’on considère le travail d’experts (sans guillemets cette fois).
Premièrement le catalogue « Cartes à jouer et Tarots de Marseille, la donation Camoin » – probablement (?) connu du propriétaire actuel de version moderne de la maison Camoin – qui liste aux numéros 203, 210 et 211 le cartier Bernardin Suzanne (dans l’ordre prénom, nom de famille).
Deuxièmement et plus loin de nous mais beaucoup plus proche de la source, l’article de Romain Merlin sur l’origine des cartes à jouer dans le volume II du seizième tome de la Revue Archéologique écrit également à la page 759 le « tarot de Bernardin Suzanne » dans l’ordre habituel prénom-patronyme ; en 1859 il donne également la datation de 1839. Il paraîtrait excessivement surprenant que le perspicace Romain Merlin n’ait pas relevé qu’il s’agissait d’une femme si tel était le cas.

En conséquence il est plus sérieux d’oublier cette histoire de « madame Suzanne Bernardin », mais maintenant que le doute a été largement semé et imprimé noir sur blanc dans certains ouvrages, il ne sera possible de trancher définitivement que lorsqu’un chercheur sérieux aura trouvé dans les registres marseillais une pièce identifiant clairement monsieur Suzanne, Bernardin de son prénom.

Cela doit rester une leçon pour nous autres amateurs de tarots et de cartes, de bien vérifier nos faits et constats, et de souligner les hypothèses, car ils sont nombreux ceux et celles qui exploiteront tout « détail inhabituel » pour en faire un argiment à leurs théories personnelles, ce qui ne peut qu’embrouiller les chercheurs sincères.


Notes :

* : étonnamment car les initiales sur la carte du Chariot sont censées être celles du graveur, pas celles du cartier à moins qu’il s’agisse de la même personne, et il serait tout aussi étonnant que la veuve du cartier Toulon ait été experte dans la taille de moules.

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« Tarot, Jeu et Magie » l’indispensable catalogue disponible sur le site de la BNF

Le « must have » de tout amateur sérieux de Tarots, ce catalogue par l’expert internationalement reconnu Thierry Depaulis est disponible en version numérisée sur le site de Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6532698n
Pour les amateurs qui peinaient à trouver un exemplaire imprimé (qu’il ne faut cependant surtout pas laisser passer si on a la chance de le trouver !) voilà une excellente nouvelle – qui ravira également les fainéants qui préfèrent cliqueter sur les touches de leurs claviers plutôt que tendre le bras vers les étagères de leur bibliothèque.

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Exposition « Art du jeu, Jeu dans l’art »

Signalée par Sésame sur le forum traditiontarot, l’exposition « Art du jeu, jeu dans l’art, de Babylone à l’Occident Médiéval » se tient jusqu’au 4 mars 2013 au Musée de Cluny à Paris.
On y peut admirer 7 cartes des célèbres tarots ferrarais dits de Charles VI, c’est assez exceptionnel pour le signaler et y faire quelques visites avant la fin de l’exposition !

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Tarot : le dessous des cartes

Un documentaire sur le tarot sur une chaîne nationale ?
Oui c’est arrivé  mercredi 13 juin sur France 3 Île-de-France (d’accord pour être exact c’est une chaîne régionale).
On a le plaisir d’y voir beaucoup trop vite l’excellent Thierry Depaulis (à 4 minutes 15 environ) apporter une (trop légère) touche de bon sens. On aurait aimé y voir beaucoup plus Thierry Depaulis (qui y est tout de même assez présent) et moins de « people » (présentés en tant que témoins-clients) – un peu moins aussi les « hypothèses » fumeuses sur l’origine des Tarots ou alors avec un peu plus de bémols.
Un documentaire vraiment pas si mal réalisé qui a le mérite d’exister et de présenter essentiellement un certain aspect sociologique des pratiques de cartomancie aujourd’hui avec des points de vues variés – même si les classiques écueils communs n’ont pas été évités (ou ne sont pas systématiquement nuancés) et que les tarots historiques y sont un peu éludés au profit de créations plus récentes (notamment les illustrations des plans de coupes), le bilan est extrêmement positif.
Plusieurs professionnels de la cartomancie s’y expriment avec moins de forfanterie et plus de pudeur que les clichés habituels sur les devineresses et devins habituellement mis en scène à la télévision.
Cinquante-deux minutes sur le tarot, c’est tout de même assez rare pour mériter le coup d’œil !

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Seigneur des Accords et langue des oiseaux

Etienne Tabourot (1547-1590) alias le Seigneur des Accords, précurseur de Grasset d’Orcet (dont la lecture eut le retentissement que l’on sait chez Fulcanelli et les alchimologues à sa suite, ainsi que par ricochet chez un grand nombre de Tarotologues de la tendance ésotériste) fut sans doute le pionnier de l’explication de ce que Grasset désignera bien plus tard comme « la langue des oiseaux », étymologie sauvage ou art du calembour à haut sens ?

A découvrir ses armes parlantes ornées d’un tambour auxquelles il ajouta la devise « à tous accords », on comprend que Tabourot ait développé et exposé dans ses « Bigarrures et touches avec les apophtegmes du sieur Gaulard » le décryptage et la construction des Rébus de Picardie, des Equivoques François et autres Antistrophes ou Contrepeteries, Anagrammes, Vers Léonins, etc…

Le lien à nos cartes n’est à priori pas tout de suite évident et direct. Avant d’en venir au cœur du sujet de nos cartes et donc du présent article, je vais me permettre de digresser rapidement sur quelques aspects qui nourriront néanmoins la curiosité de l’amateur de Tarots
Notons d’abord que nombres d’auteurs cités par Tabourot ne sont pas inconnus des auteurs traitant de l’histoire des Tarots, cependant la renommée desdits auteurs était telle qu’il est à peu près certain qu’on les trouverait également dans des recueils culinaires de même époque (Clément Marot, Merlin Coccaï, François Rabelais ou Pierre L’Aretin).

Après avoir remercié les mythiques ou possibles inventeurs des lettres (Memnon ou Mercure ou Thetas, les Phéniciens, les Ethiopiens, les Assyriens, etc…), Tabourot analyse les vertus hiéroglyphiques de nos caractères, par exemple :

« Q, pour ce qu’il ressemble au cul, duquel sort de l’ordure. »

Puis vient le chapitre sur les Rébus de Picardie. C’est l’occasion de rencontrer les tarots dans une des trois orthographes utilisées par Tabourot : TARAUT. Au verso du folio 5 de l’édition de 1595 (à Paris, par Claude Montr’œil et Jean Richer) un exemple de rébus décrit mais non illustré nous raconte ce qui suit :

Un amant, dit-il, la maistresse duquel avoit nom Caterina, exprimoit ainsi son nom, pour le porter toujours sur luy: c’estoit qu’au milieu de sa chesne ou Catena, il y avoit un roy de deniers, tel qu’on les peint aux cartes de Taraut, que l’on appelle ry en langue Boulonnoise: voulant dire en outre que sa Caterina valoit tous les deniers du monde. L’invention grasse de ce messer consistoit en ce qu’il n’appelloit l’un des costez de sa chesne que Cate, et l’autre faisoitna, qui est la dernière syllabe de Catena: au milieu de laquelleestoit ce ry ou roy en françois.

roi de Deniers du Tarot de Vieville

Suivent d’autres rébus avec moins de cartes mais moult illustrations desquelles je retiendrai les deux exemples suivant :

Viennent après les Rébus de Lettres et de Notes de musiques, ainsi que – moins courant – les jeux de dés, que je signale pour le curieux qui chercherait une interprétation alternative aux dés de la carte du bateleur par exemple :

Ensuite on se rendra – sautant un passage sur lequel on reviendra – au chapitre VI, Des autres équivoques par amphibologies, vulgairement appelez Des Entends trois. Expliqués par de doctes exemples latins, ces propositions que les anglophones – plus économes – qualifieraient de « double entendre » s’articulent autour des ambiguïtés et des interprétations multiples, ou « vices d’oraison » (f.41r).
Au folio 51 et à son verso (de l’édition citée plus haut) on trouve une deuxième orthographe, TAROT, sans le s final cette fois, et précédé d’un article au singulier.

Je cognois une femme de bona voglia, qui jouoit fort volontiers à toutes fortes de jeux, nommément au Tarot. Advenue la mort de son mary, l’on disoit qu’elle ne joueroit plus au Tarot, pource qu’elle avoit perdu son excuse, toutes fois elle n’a pas laissé d’y jouer depuis.

Le Fol du tarot de Jean-Pierre Payen, coll. Cary
Le Mat ou Fol servait déjà à s’excuser, comme on peut le lire dans la règle de 1637.

(notons qu’une édition ultérieure de 1620 orthographie « TOROT », une coquille évidemment qu’on ne retiendra pas au vu de l’édition précédente).

Ce passage est immédiatement suivi d’une autre référence aux cartes seulement :

Vn autre galleuse disoit en ioüant aux cartes, Mon Dieu ! que i’ay vne belle main. Ouy, si elle n’estoit verolee, respondit vn qui perdoit, de grand despit.

Enfin, et pour reconnecter aux brûlantes questions ornitholingues et à nos cartes en particulier, revenons en arrière au savoureux chapitre des Equivoques François.
Calembours, holorimes au mot à mot d’un ton assez gaillard (par ex. : contendre, compromis, …), voilà le principe des équivoques.
C’est à ce sujet que l’on retrouve encore les tarots chez Tabourot.
Au dos du feuillet 29 de l’édition de 1595 on trouve cet exemple d’équivoque avec l’orthographe TAROTS , pluriel comme le confirme l’article :

Or, descendons un peu sur les femmes : J’ay veu une certaine jouant aux tarots, laquelle comme ce vint à son tour d’avoir la main, escarta le roy de baston. Et voyant qu’il tardoit trop à venir, asseurée selon la disposition du jeu et nombre de ses triomphes, qu’il ne luy pouvoit eschapper, dit à l’un de ceux qui joûoient avec elle: Monsieur, il faut que j’aye vostre roi de baston. A quoy celuy qui l’avoit fit response : Vrayement, il est à votre commandement, quand il vous plaira, mon roide baston. N’estoit-ce pas présenter son service à propos?

Assurément !

ROY.DE.BASTONS. du Tarot de Jean Dodal

L’étude du travail de Tabourot montre que ces jeux de consonnances, d’holorimes, d’amphibologies ne datent pas d’hier ni du XIXe siècle – il a surtout le mérite de nous rappeler de quoi il s’agit : d’un jeu et d’une actualisation de la parole, qui n’a rien à voir avec une quelconque forme d’étymologie secrète ni d’un codage mystérieux réservé aux initiés, mais bien plus d’une discipline calembouresque qu’on retrouvera plus tard dans le monde merveilleux des pataphysiciens et chez les humoristes de tout poil (de ch’val).

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Images fantômes : le baiser des cartes

Le tarot de Pierre Madénié (récemment publié en fac similé par Yves Reynaud et disponible auprès de Tarot de Marseille Héritage) présente une caractéristique que l’on retrouve sur différents autres jeux : les images « fantômes » des lignes de certaines cartes.

On peut les observer par exemple en scrutant bien la Papessse (III) et le Cavalier de Deniers :

Ici à gauche un agrandissement de la Papesse et à droite du Cavalier de Deniers, on note clairement les traits du pan de tissu caractéristique de la Papesse – ceux qui possèdent la reproduction du jeu pourront retrouver des traces du cavalier sur la Papesse.

Phénomène similaire mais plus flagrant sur la Reine de Bâtons et le Bateleur (I).

Le Mat et L’Amoureux (VI) se répondent également : on retrouve entre le corps et le bras du Mat le visage du personnage de droite de l’Amoureux, et derrière la tête du Mat les rayons de l’ange.

Enfin certaines cartes se répondent à elles-mêmes, ainsi en est-il de ce cavalier de Bâtons et de cet Empereur (IV) (les contrastes ont été exagérés afin de rendre les traces plus lisibles).
On peut en examinant attentivement les autres cartes repérer beaucoup d’autres exemples, souvent avec des cartes plus décalées.

Mais comment ces traces sont-elles arrivées là ? Pourquoi les traits et pas les couleurs ?
Hé bien tout cela s’explique logiquement si l’on s’intéresse aux méthodes des cartiers.

Quelles hypothèses peut-on retenir ? Il s’agit seulement des traits, seraient-ce du recyclage de feuilles imprimées au verso ?
On peut sereinement affirmer que non, le choix des papiers et la préservation de leurs qualités était des points qui importaient particulièrement aux cartiers, on n’aurait donc pas réutilisé un papier déjà imprimé. En outre les manipulations pour une première impression auraient vraisemblablement rendu les feuilles inutilisable pour une utilisation subséquente, et enfin on n’imprime pas n’importe quel côté du papier. De plus on peut douter que la transparence du papier ait permis une image aussi nette.

En fait ces traces apparaissent suite à un phénomène connu et documenté par les maîtres cartiers dont on peut retrouver le nom grâce à Duhamel du Monceau : les cartes ont baisé.


J’ai pu faire l’expérience de ce phénomène des cartes qui baisent lors de la réalisation des mes Triomphes de Paris, mais n’étant pas soumis aux contraintes des cartiers j’ai pu intercaler des feuilles de protection, qui peuvent illustrer de façon séparée ce phénomène :

Dans l’exemple ci-dessus on remarque qu’une zone ayant reçu trop de colle – donc plus humide – laisse une marque notablement plus foncée.

Dans cet autre exemple on peut voir une contre-marque plus homogène.

Le baiser des cartes se produit après le collage des planches imprimées sur les feuilles intérieures d’étresse et le dos. L’habillage – la mise en couleurs des cartes – n’intervient que sur des cartes déjà collées, c’est pour cette raison que nos images fantômes ne sont pas colorées.
L’organisation du travail impose que lorsqu’on fait le collage, le mêlage des cartes fasse qu’une face regarde une face et un dos regarde un dos. Les surfaces sont ensuite encollées en suivant cet ordre, et le tas collé est porté à la presse.

Duhamel du Monceau attribue essentiellement la contre marque des images à l’encrage excessif des moules, mais il y a un autre facteur qui entraine le baiser des cartes : l’humidité due à l’encollage. Lorsqu’on effectue le collage du papier cartier (pour les dos des cartes standard) ou du papier dit « au pot » (pour les faces) sur les étresses, les feuilles imprimées ont séché et ne présentent pas le baiser, cependant la charge d’humidité de la colle « réveille » l’encre qui peut alors s’appliquer sur la feuille qui lui fait face.

Pourquoi les cartiers n’intercalaient-ils pas de feuille de protection ? C’est la réflexion moderne que l’on se fait si on oublie rapidement que le papier était cher, que les feuilles utilisées n’auraient pas été réutilisables, que l’insertion de feuilles supplémentaires aurait alourdi les tas de feuilles, ralenti les manipulations, etc… beaucoup de considérations et contraintes qui expliquent que l’attention à l’encrage était plus important et plus économiques, les cartes baisées pouvant être tout de même vendues – puisqu’on voit qu’elles ont été portées à l’habillage.

Qu’apprend-on de ces marques ? Peu de choses en fait puisque l’ « Art du Cartier » explique ce phénomène que l’expérience empirique confirme. Toutefois les plus curieux noteront qu’elles donnent quelques indications sur la composition des moules : par exemple on peut comprendre que les cartes de l’Empereur, des Cavaliers de Bâton et d’Epées étaient vraisemblablement au centre de leurs rangées sur les moules, puisque se retrouvant face à leur semblable une fois les feuilles entassées.
Les décalages des cartes nous indiquent également que les tas de cartes n’étaient pas strictement alignés – en tous cas pas suivant nos critères modernes – alors que Duhamel du Monceau insiste sur ce point de l’alignement des feuilles, il faut donc l’entendre dans le contexte technique de l’époque.
La possibilité de voir l’espace entre deux cartes nous donne aussi une indication sur la composition des moules et la découpe des cartes.

On peut être reconnaissant à Monsieur Duhamel du Monceau d’avoir si bien décrit le travail des maîtres cartiers du XVIIe siècle (NB : l’ouvrage édité au XVIIIe témoigne plus des techniques du XVIIe siècle ainsi que l’a expliqué Thierry Depaulis), et notamment d’avoir témoigné de leur jargon qui prend toute sa couleur et sa poésie une fois remis dans le fil de l’action : en effet c’est dans l’intimité de la presse et la moiteur de la colle que les cartes baisent, juste avant d’être habillées !

édition : pour être honnête et moins graveleux, le terme « baiser » fait bien évidemment référence aux traces de rouge à lèvres que laisse un baiser, mais l’ambiguïté du terme est sans doute volontaire.

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De Ferrare à Florence, de 1442 à 1440

Ross Caldwell a partagé sur le forum anglophone tarothistory une découverte récente de Thierry Depaulis, qui repousse de deux ans dans le passé la première référence aux « cartes à triomphes » et fait pencher les indices de la localisation de leur origine vers Florence.

Thierry Depaulis a découvert une nouvelle référence au Tarot localisée à Florence en 1440, deux ans plus tôt que la précédente plus ancienne référence connue, de Ferrare en 1442.

La source en est le journal du notaire d’Anghiari Giusto Giusti (qui fut chancelier du vicaire florentin Giovanni di Pagolo Morelli http://www.treccani.it/enciclopedia/giusto-giusti_(Dizionario-Biografico)/) – le journal couvre les années 1437 à 1482, il a été récemment édité pour la première fois par Nerida Newbigin (http://sydney.edu.au/arts/italian/staff/nerida_newbigin.shtml), professeur emeritus de langue et littérature italienne de l’université de Sidney. 

A l’entrée du 16 Septembre 1440 du journal, on peut lire (p. 66):

Venerdì a dì 16 settembre donai al magnifico signore messer Gismondo un paio di naibi a trionfi, che io avevo fatto fare a posta a Fiorenza con l’armi sua, belli, che mi costaro ducati quattro e mezzo.

Vendredi 16 septembre, j’ai donné au magnifique seigneur monsieur Gismondi un paquet de cartes à triomphes, que j’avais fait faire expressément à Florence à ses armoiries, très belles, qui m’ont coûté quatre ducats et demi.

« Gismondo » désigne Sigismondo Malatesta.

Parmi les autres détails notable, on peut relever le lieu de fabrication des cartes, Florence, ainsi que le terme unique de « naibi a trionfi », ainsi que le prix de quatre ducats et demi.

Il y a 138 ans que Giuseppe Campori a publié la plus ancienne référence à des cartes de Tarot – « carte da trionfi » – dans les livres de comptes de la famille d’Este qui gouvernait Ferrare – et depuis 1874, les recherches, accidentelles ou volontaires, ont trouvé de nombreuse références aux cartes et au jeu de Triomphes, toutes postérieures à ce document (qui était jusque là le plus ancien) daté du 10 février 1442. Le portrait du développement du jeu de Tarot au XVe siècle et aux siècles suivant a été largement rempli – encore plus, sans doute que pour aucun autre jeu du XVe siècle – mais avec cette nouvelle découverte une petite lumière commence à être apporté sur des temps plus anciens. (traduit de http://forum.tarothistory.com/viewtopic.php?f=11&t=773&p=11091#p11085 )

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Un cartier à Marseille en 1971 – Camoin ou la fin de la tradition à Marseille

cartes à enseignes espagnoles A.Camoin & Cie.
probablement années 1950
coll.personnelle

On peut trouver sur le site de l’INA un sujet télévisé consacré à la carterie « Camoin & Cie. » du 11 juin 1971, quelques temps avant sa fermeture définitive dans les années 1970.

On est indéniablement très loin du travail des cartiers de la fin du XVIIIe siècle, seules les opérations de tri des cartes sont encore manuelles. Le reportage se focalise sur les Tarots, cependant on y voit également des cartes à enseignes espagnoles ou celles destinées au marché asiatique. Conclusion du reporter : cette tradition de cartiers a fait de Marseille la capitale… « de la belote » !
Si, comme le reportage l’indique, l’activité de la carterie peut remonter à 1760, on parle alors de celle de Conver puis Levenq de Conver & cie, à laquelle Jean-Baptiste Camoin (1819-1886) fut associé par son mariage en 1863 à Marie Magdeleine Martin, elle même associée de ladite fabrique.
Thierry Depaulis décrit dans « Cartes à jouer et Tarots de Marseille » comment Jean-Baptiste Camoin pris la main sur l’entreprise de carterie, avant de devenir le seul cartier marseillais, en écrasant ou achetant sa concurrence grâce à l’industrialisation de la fabrication des cartes. TD indique également

« avant l’arrivée de Camoin dans l’entreprise, tout se faisait à bras, l’impression, le lissage, le découpage, la mise en couleur »

Le nom de Camoin marque donc l’arrêt définitif de la fabrication des cartes à jouer dans la tradition des maîtres cartiers à Marseille.

VERSION ANGLAISE CI-DESSOUS / ENGLISH TRANSLATION BELOW

On the INA (Institut National de l’Audiovisuel)’s website, can be found a 1971 video about the card-factory « Camoin & Cie. », a few years before it permanently went out of business and closed.
(see video above)
Indeed, this is very far from the older cardmakers from the XVIIIth century, the only operations still made by hand being the sorting of the cards. The video focuses on the Tarots, although some spanish suit or asian cards can be seen too. The journalist concludes by celebrating Marseille as the capital of … belote ! 
As the reporter indicates, the card factory business may date back to 1760, but there was no « Camoin » then, as it was Conver and afterwards Levenq de Conver & Cie. Jean-Baptiste Camoin (1819-1886)  became associated to the said factory by his second mariage in 1863 to Marie Magdeleine Martin, who was herself a partner in the factory. Thierry Depaulis describes pretty well in « Cartes à Jouer et Tarots de Marseille » how J-B Camoin took ahold of the company, not long before becoming the only cardmaker in Marseille, by buying his competitors or crushing them through the industrialization of cards production.
TD also writes
« before Camoin arrived in the company, everything was made by hand, printing, smoothing, cutting, coloring »
So we can understand that the arrival of the Camoin name in cardmaking marks the definitive cessation of the master cardmakers tradition.
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Description de cartomancie en 1738

Dans les « Lettres Badines et Sérieuses…, Lettres sur la Hollande et les Hollandois » d’Antoine de la Barre de Beaumarchais, on trouve en 1738 une description assez précise d’une séance de consultation de cartomancie en Hollande :

non que l’auteur soit favorable, la page précédente condamnait tout autant les superstitieuses Dames qui se faisaient tromper par « des femmes sans éducation et sans esprit« .
On regrette évidemment que M. de la Barre de Beaumarchais ait omis de nous décrire les cartes utilisées dans cette pratique !

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de Molière et de la numérologie des tarots

Les références aux Tarots sont, on le sait, plutôt rares dans la littérature française avant la révolution, en particulier au XVIIe siècle, alors que le jeu était vraisemblablement largement produit à Paris et encore répandu au moins dans la première moitié du grand siècle.
Dans Le Tarot, histoire, iconographie, ésotérisme de Gérard Van Rijnberk (Paul Derain, Lyon, 1947), cite Molière page 237 :

le nombre de huit est le nombre de la justice,

Quoi ? Le fameux dramaturge ferait référence à nos chères cartes et cela aurait échappé au radar des diligents chercheurs qui s’affairent sur le sujet ? Que nenni ! Si G. Van Rijnberk rappelle la phrase de Molière ce n’est pas dans la partie historique de son traité, mais bien dans l’étude ésotérique : il s’agit donc du croisement des références symbolique, ici celle du nombre 8 et non de la carte du Tarot qui porte … le même numéro.

Reste que le lecteur peu versé dans la dramaturgie – à l’instar de votre serviteur – voudra sans doute vérifier par lui-même le contexte de cette troublante citation. Il la trouvera dans La Jalousie du Barbouillé, farce en un acte, précisément dans un passage tout de parodie aristotelo-pythagoricienne qui voit le personnage du Docteur énumérer les nombres de un à 10. La tirade qui nous concerne est in extenso :

7° Parce que le nombre de sept est le nombre de la félicité; et comme je possède une parfaite connaissance de tout ce qui peut rendre heureux, et que je le suis en effet par mes talents, je me sens obligé de dire de moi-même: O ter quatuorque beatum!8° Parce que le nombre de huit est le nombre de la justice, à cause de l’égalité qui se rencontre en lui, et que la justice et la prudence avec laquelle je mesure et pèse toutes mes actions me rendent huit fois docteur.9° parce qu’il y a neuf muses, et que je suis également chéri d’elles.10° parce que, comme on ne peut passer le nombre de dix sans faire une répétition des autres nombres, et qu’il est le nombre universel, aussi, aussi, quand on m’a trouvé, on a trouvé le docteur universel: je contiens en moi tous les autres docteurs. Ainsi tu vois par des raisons plausibles, vraies, démonstratives et convaincantes, que je suis une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, et dix fois docteur.

 Point de tarocs dans cette œuvre, sinon la concordance relevée par Rijnberk.


English version

Références to tarot are, as it is know, pretty scarce in french litterature before the revolution, specifically in the 17th century, while the game was probably quite popular and still produced in Paris, at least the first (big) half of the « grand siècle ».
In his book Le Tarot, histoire, iconographie, ésotérisme, Gérard Van Rijnberk (Paul Derain, Lyon, 1947), quotes Molière, page 237 :

le nombre de huit est le nombre de la justice, (number eight is the number of the justice)

What ? The famous dramaturgist would cite our dear cards and this would have passed under the searchers accurate radar ? Not at all ! If  G. Van Rijnberk quotes Molière’s sentence it is not in the historical part of his treatise, but in the esoteric study : so we’re dealing here with crossed references, here the numerologic value of 8 and not the trump bearing the same number, « JVSTICE ».

Still the ill-litterated reader – as I am – will want to check the context of this troubling quotation. He’ll find it in La Jalousie du Barbouillé, a farce in one act, precisely in a moment which parodise the aristotelo-pythagorician thoughts, where a Doctor enumerates number from 1 to 10. In extenso, the text is as follow (I’ll oblige my english speaking reader by not translating it, which would be an insult both to the author and to my reader) :

7° Parce que le nombre de sept est le nombre de la félicité; et comme je possède une parfaite connaissance de tout ce qui peut rendre heureux, et que je le suis en effet par mes talents, je me sens obligé de dire de moi-même: O ter quatuorque beatum!8° Parce que le nombre de huit est le nombre de la justice, à cause de l’égalité qui se rencontre en lui, et que la justice et la prudence avec laquelle je mesure et pèse toutes mes actions me rendent huit fois docteur.9° parce qu’il y a neuf muses, et que je suis également chéri d’elles.10° parce que, comme on ne peut passer le nombre de dix sans faire une répétition des autres nombres, et qu’il est le nombre universel, aussi, aussi, quand on m’a trouvé, on a trouvé le docteur universel: je contiens en moi tous les autres docteurs. Ainsi tu vois par des raisons plausibles, vraies, démonstratives et convaincantes, que je suis une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, et dix fois docteur.

 No tarot here, except the coincidence Rijnberk perspicacely noted.

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Parallèle iconographique Libro del juego de las suertes 1528, naipes & Tarots

En fouinant dans la version numérisé de quelque prestigieuse ibère bibliothèque (la Nacional de España), on peut tomber sur l’étonnant ouvrage de Lorenzo Spirito, « Libro del juego de las suertes« , c’est à dire la version espagnole de 1528 du Libro del Sorte ou Libro delle Sorti de Lorenzo Spirito Gualtieri, l’un des premiers Best-Sellers de l’histoire du livre (ce qui ne l’empêcha pas plus tard d’être mis à l’index).


Les chercheurs assidus du forum tarot history ont discuté récemment de la version originale dont la plus ancienne édition (conservée dans la bibliothèque de la ville d’Ulm) remonte à 1482. Je vous renvoie notamment aux discussions du forum Tarot History, mais surtout au catalogue en ligne de l’exposition La Règle du Jeu – bibliothèque Sainte Geneviève, qui en présente une version française et nous décrit et explique le principe d’utilisation de ce livre d’oracle :

Lorenzo Gualtieri, dit Lorenzo SpiritoLe Passetemps de la fortune des dez, ingenieusement compilé par maistre Laurens l’Esprit… – Paris : C. Sevestre, [1532 ?]. – In-4.
[4 V 805 inv 1833 Rés]
Le Libro delle sorti de Lorenzo Spirito (1482) est le plus célèbre des livres d’oracles. Son titre français, Le Passetemps de la fortune des dez, entend dès 1528 écarter tout soupçon de sorcellerie. On conserve jusqu’au XVIIe siècle quarante-deux éditions de ce petit ouvrage : la condamnation de ce  » mauldict livre » comme « peste tresdangereuse [sic] » dans la bouche de Pantagruel (1546) n’en aura donc pas entaché le succès. L’usage intensif qui en était fait explique le peu d’exemplaires qui nous soient parvenus. L’opuscule, à l’aide de trois dés et de parcours complexes au fil des pages, fait répondre de grands personnages bibliques tels David, Ezéchiel, Abraham ou Moïse à « vingt questions par plusieurs coustumièrement faites »: « Si l’amant est aimé de sa dame, si femme doit avoir fils ou fille, si on doit vaincre et gaigner en une guerre, si… ». Les questions sont réparties autour d’une roue de fortune ; au fil des jets de dés, vingt rois guident le questionneur dans les méandres de l’ouvrage, vers cinquante-six tercets servant de réponses.

L’édition espagnole dont on parle ici présente deux détails distinctifs qui en font un objet d’intérêt pour les amateurs de cartes et Tarot.
Premier détail, pas le plus passionant, par rapport à la roue de Fortune de la version italienne, la Fortune justement a disparu du centre de la roue, telle celle qu’on trouve dans nos Tarots – mais aussi ailleurs :

Deuxième détail, plus frappant, dans la représentation des Rois (quatre par page sur cinq pages) de l’édition espagnole. Ils n’y sont pas cadrés sur la taille – qu’on appellerait même aujourd’hui « plan américain » – comme dans l’édition italienne de 1482 :

plus ancienne édition du Libro delle Sorti de 1482
© stadt bibliothek Ulm

ni portrait cadrés en portraits sur le buste comme dans la version française de 1532 :
Le Passetemps de la fortune des dez,
ingenieusement compilé par maistre Laurens l’Esprit
de 1532
©Bibliothèque Sainte-Geneviève

mais en pied, sur leurs trônes, comme… dans les cartes et Tarots :


©Biblioteca Nacional de España

Autre parallèle étonnant avec nos Tarots : on retrouve dans les deux premiers groupes de quatre Rois deux jeunes glabres et deux plus âgés barbus. Le format des gravures et les postures ne manquent pas de nous rappeler les dessins d’anciennes cartes  et de nos Tarots, ce qui va tout à fait dans le sens d’une des trouvailles exposée par Charly Alverda dans Trois figures hiéroglyphiques : les liens entre imprimeurs et cartiers (cf. le passage sur les Plaisants Devis des seigneurs de la coquille).
Pour ce qui est des cartes on se rappelera par exemple d’Infirrera au motif dit « portugais » :

cartes d’Infirrera ©Andy Pollett
Et bien sûr dans deux grands classiques de nos Tarots, les Rois du Tarot de Jacques Viéville :
Tarot de Viéville circa 1650 ©BNF
et ceux du Tarot de Dodal :
Tarot de Jean Dodal, début XVIIe ©BNF